John Nkengasong, « héros moderne » de la lutte contre le Covid-19 en Afrique

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Depuis quatre ans à la tête des Centres de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine, le virologue camerounais est sorti de l’ombre à la faveur de la pandémie.

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Le virologue camerounais John Nkengasong à Addis-Abeba, le 11 mars 2020, d’où il dirige les Centres de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine.
Le virologue camerounais John Nkengasong à Addis-Abeba, le 11 mars 2020, d’où il dirige les Centres de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine. TIKSA NEGERI / REUTERS
A l’Union africaine (UA), rares sont ceux qui l’appellent par son nom complet. On lui donne du « John », ou plus souvent du « Docteur John ». John Nkengasong, le désormais célèbre virologue à la tête des Centres de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine (CDC Afrique), incarne presque à lui seul la lutte contre le Covid 19 sur le continent. Depuis l’apparition du premier cas en Egypte, le 14 février 2020, et au fil des vagues successives, son message reste le même : ne pas relâcher la pression sur la pandémie, même si l’Afrique peut donner le sentiment d’avoir été épargnée, comparée à d’autres régions du monde. Au 3 novembre, près de 8,5 millions de cas de contamination au SARS-CoV-2 ont été officiellement recensés sur le continent ainsi que 218 471 décès.

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Lorsqu’on le retrouve en cette fin de matinée d’octobre dans les bureaux des CDC Afrique à Addis-Abeba, le directeur vient d’achever sa conférence de presse hebdomadaire, suivie tous les jeudis par des centaines de médias. Après quatre années à la tête de l’institution panafricaine, celui qui peut se prévaloir de « trente-deux ans d’expérience dans la santé publique en Afrique » vient d’être reconduit pour un second mandat. Diplômé de l’université de Yaoundé et de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, en Belgique, dont il a dirigé le laboratoire de virologie et de diagnostic sur le VIH, il avait pris en 1994 la direction de celui d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, émanation des CDC américains.

L’heure est pourtant peut-être venue pour lui de tirer sa révérence au continent et de retourner aux Etats-Unis, où il avait déjà été directeur adjoint du Centre de santé globale, qui chapeaute les CDC américains, avant de s’installer dans la capitale éthiopienne. En septembre, le président américain Joe Biden l’a en effet nommé pour prendre les rênes du Plan d’aide d’urgence à la lutte contre le sida à l’étranger (Pepfar). Une décision que doit encore valider le Sénat dans les prochaines semaines.

« Irréprochables »
« C’est un grand honneur et je remercie le président Biden », esquisse le virologue, spécialiste du VIH et la tuberculose. Plusieurs sources au sein de l’UA confirment les rumeurs de son départ, qui devrait avoir lieu début 2022. « Je suis venu pour aider l’Union africaine. A un moment, je quitterai ce poste », conclut-il. « Il va évidemment manquer, souligne le directeur AIDS Vaccine Advocacy Coalition (AVAC), Mitchell Warren, mais j’ai confiance en cette excellente équipe. »

Si, pour certains, son départ peut représenter une énorme perte de leadership pour l’institution panafricaine en ces temps de crise sanitaire, John Nkengasong préfère ne pas dramatiser. « Nous avons réussi à créer et à donner une vraie direction au projet, qui s’est maintenant imposé auprès des gouvernements africains. » Sa nomination à la tête du Pepfar par Joe Biden a fait réagir plusieurs personnalités engagées dans la lutte contre le VIH en Afrique, notamment la directrice de l’Onusida. « Ravie », Winnie Byanyima a salué « un excellent choix ».

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La décision n’étant pas officielle, le virologue camerounais dédie encore tout son temps à la lutte contre la pandémie. « On doit continuer à combattre le Covid-19, car 40 % des décès en Afrique ont eu lieu ces trois derniers mois. » Des morts « évitables » si les campagnes de vaccination s’étaient avérées plus efficaces, se désole-t-il. Effectivement, les chiffres des CDC Afrique révèlent que près de dix pays du continent sont désormais entrés dans leur quatrième vague d’infections.

Omniprésent dans les médias et auprès des gouvernements, John Nkengasong passe désormais le plus clair de son temps « à éduquer les populations et à réclamer des doses supplémentaires pour l’Afrique ». Le natif de Lebialem, petit département de la région anglophone du Sud-Ouest au Cameroun, est une figure rassurante et charismatique, mais n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il s’adresse aux puissants, notamment pour dénoncer « la famine vaccinale » dont est victime le continent ou encore le manque de solidarité des pays du Nord.

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« Le taux de vaccination est trop faible », s’insurge-t-il. Moins de 6 % de la population africaine est totalement vaccinée. Pour combattre la méfiance à l’égard des vaccins, le plaidoyer a pris une place centrale dans l’action du CDC. Il passe en partie par la lutte contre la désinformation sur les réseaux sociaux. « C’est un problème énorme et les tendances sont très mauvaises, prévient son directeur. De toute ma carrière, je n’ai jamais ressenti autant de méfiance. » Pour contrer cela, son image et celle de l’institution doivent être « irréprochables ».

Plus globalement, c’est un travail de longue haleine que mène le virologue pour rassurer les Africains sur les bienfaits du vaccin. Il le sait, sa popularité pèse dans la balance. Considéré comme l’une des cent personnalités les plus influentes de 2021 par le magazine américain Time, il n’hésite pas à partager son expérience, notamment lorsqu’il est lui-même atteint du coronavirus. Vacciné en avril, il a tout de même été malade du Covid-19 en août. « Je vous dis très clairement que, sans le vaccin, je ne serai pas là aujourd’hui. » Une façon de rappeler que l’injection permet d’atténuer les symptômes les plus sévères et que « si le chef du CDC est atteint, cela prouve bien que personne n’est à l’abri ».

« On est partis de zéro »
Ce « héros africain des temps modernes », toujours selon le Time, mise avant tout sur l’effort collectif pour faire accepter le vaccin. Comme au Soudan du Sud ou dans son Cameroun natal, où de grandes initiatives en collaboration avec l’Eglise catholique ont vu le jour pour mettre en place une campagne de vaccination. « Au Cameroun, 200 000 doses allaient périmer rapidement, donc l’Eglise a accepté de travailler avec les autorités de santé pour restaurer la confiance des habitants envers la santé publique. » Les prêtres, dans leur sermon, ont exhorté les fidèles à aller dans les centres de vaccination. Un succès immédiat. « Il faut comprendre qui fait confiance à qui pour mettre en place des réponses efficaces », rappelle le « Dr John ».

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Rares ont été les faux pas de l’institution depuis le premier cas découvert en Egypte. En réalité, c’est même grâce à l’anticipation des CDC Afrique que tous les ministres de la santé du continent se sont réunis dès le 22 février 2020 dans la capitale éthiopienne pour organiser une réponse collective. CDC Afrique a changé de dimension à partir de ce moment. Créée en 2016 « à partir de rien » pour faire face à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, l’institution de santé panafricaine de l’UA est maintenant un pilier du continent.

« On est partis de zéro, nous n’avions ni bureau, ni Wi-Fi, s’amuse John Nkengasong en repensant aux débuts laborieux. Nous étions moins de vingt employés et personne ne misait sur nous. » Aujourd’hui, le CDC Afrique compte plus de 150 collaborateurs et reçoit la confiance de nombreux investisseurs, dont la fondation Mastercard, qui lui a promis 1,3 milliard de dollars. Une équipe jeune, soudée et complice, à propos de laquelle Dr John a toujours un mot à glisser ou une anecdote à raconter.

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En guise de conseil à son successeur, le virologue camerounais glisse un dernier message : « Il ne faut pas voir les CDC comme une organisation à gérer, mais comme un chantier en pleine construction pour améliorer les systèmes de santé en Afrique. »

Noé Hochet-Bodin(Addis-Abeba, correspondance)

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